Portrait : Un boulanger itinérant au service du vivant
Comment êtes-vous devenu vegan et quel a été votre déclic ?
Cela fait maintenant une quinzaine d’années. Au départ, ce n’était pas une décision purement théorique : j’ai travaillé au contact d’animaux destinés à la boucherie. Ce face-à-face a lancé un cheminement intérieur. Petit à petit, j'ai commencé à me renseigner sérieusement sur l'alimentation équilibrée, mais aussi sur les enjeux de santé et d'écologie. C’est ainsi que la transition s'est faite naturellement.
Si demain je souhaitais devenir vegan, comment me conseilleriez-vous de commencer ?
Le premier pas, c'est le constat. Nous sommes dans une impasse écologique avec une extinction massive des espèces. Il faut savoir que l'élevage produit entre 15 et 20 % des gaz à effet de serre et occupe 75 % des terres agricoles.
Mon conseil serait de changer de regard sur ce que j'appelle le "foyer commun". Dans ma façon de concevoir les choses, j'estime que nous avons volé l'espace des autres cohabitants de la planète. En tant qu'humains, nous avons érigé un mur intellectuel entre nous et les autres "métazoaires" (les êtres vivants pluricellulaires du règne animal). Pour commencer, il faut faire tomber ce mur, comprendre que nous ne sommes pas indispensables au fonctionnement de la Terre, contrairement aux insectes, par exemple, et réapprendre à vivre comme des colocataires de la nature.
Sur le plan personnel, quels bénéfices en retirez-vous au quotidien ?
Quand j'ai commencé il y a 15 ans, mon poids s'est stabilisé (j'ai perdu 5 kilos rapidement pour atteindre un équilibre durable). Mais c'est surtout sur l'énergie que je le ressens. Aujourd'hui, avec ma boulangerie itinérante, je fais des journées extrêmement intensives. Je dis souvent en rigolant : "je ne suis jamais malade et jamais fatigué parce que je suis vegan et je ne suis pas sûr que beaucoup d'omnivores tiendraient mon rythme de travail" !
Justement, parlez-nous de votre métier de boulanger. En quoi est-il particulier ?
Depuis 2018, je fabrique du pain "ancestral" au levain naturel, mais pas dans une boutique classique. Ma boulangerie est installée dans une roulotte, une grande remorque en bois que je déplace avec un camion. À l'intérieur, tout est traditionnel : un pétrin en bois, des variétés de blés anciens achetées directement aux paysans, et une cuisson au feu de bois. Je fais tout à la main.
Comment conciliez-vous ce métier avec vos principes écologiques ?
J'ai voulu "relocaliser" mon emploi. Avant, je faisais 100 km pour aller travailler ; aujourd'hui, je circule uniquement dans les villages voisins. Ma boulangerie est autonome : j'utilise des panneaux photovoltaïques plutôt que l'électricité nucléaire pour faire tourner mon petit matériel.
En déplaçant ma boulangerie vers les habitants, j'évite aussi que des dizaines de personnes prennent leur voiture pour acheter leur pain. Mon but est de créer du lien social dans des villages isolés tout en proposant un produit 100 % végétal et bio, qui respecte la santé et la planète.
Vous appliquez cette même philosophie à votre mode de vie personnel ?
Absolument. J'ai lié mon habitat à mes convictions en calculant d'abord mon empreinte carbone. J'habite une petite cabane en bois que j'ai retapée sur un terrain. Je vis en autonomie : panneaux solaires pour l'électricité, récupération et filtration de l'eau de pluie, et un puits. C’est une vie sobre mais très confortable.
Sur mon terrain, j'ai un potager et je vis avec cinq moutons. Ce ne sont pas des animaux d'élevage, mais des amis de compagnie. Je ne les exploite pas, nous avons un lien inter-espèces. Ils m'aident à fabriquer le compost pour le jardin. On apprend à se connaître : un mouton est plus craintif qu'un chien, il aime le contact mais avec ses propres codes.
Y a-t-il des projets qui n'ont pas fonctionné comme vous le souhaitiez ?
Oui, le projet "Egali’terre". C’était une tentative de créer un mouvement pour sensibiliser aux idées de justice sociale et de bionomie. Ça a été un échec au départ car nous n'avons pas réussi à nous entendre sur les mots.
Certains termes comme "écosocialisme" ou "écoféminisme" faisaient peur car ils sonnaient trop "politiques". Pourtant, les mots sont importants. Si on déshumanise un être, on le tue plus facilement. Je voulais réintroduire le mot "bionomie" (l'étude des relations des êtres vivants avec leur milieu) parce que le mot "écologie" a été dévoyé par les politiques. Aujourd'hui, beaucoup d'écologistes soignent un cancer (l'élevage, l'accaparement des terres) avec du paracétamol. Je n'abandonne pas l'idée, mais je cherche encore la bonne forme pour ce mouvement.
Que répondez-vous aux critiques classiques sur les carences ou les produits industriels vegans ?
On nous parle souvent de la vitamine B12. Mais saviez-vous que les animaux d'élevage sont eux-mêmes complémentés en B12 ? Les omnivores en consomment donc indirectement. Quant aux carences, les parapharmacies sont pleines de clients omnivores ; ce n'est pas un problème propre aux vegans. (rires)
Sur les protéines, c'est simple : nous n'avons pas besoin de protéines animales, mais de protéines tout court. En associant céréales et légumineuses (comme dans un couscous ou avec des pois chiches), on obtient tous les acides aminés essentiels. Enfin, pour ce qui est des "faux-mages" ou substituts industriels, ils ne sont pas nécessaires. La cuisine végétale est assez riche pour s'en passer.
Quel message final aimeriez-vous transmettre ?
Devenir végétarien est une belle première étape, mais il faut comprendre que consommer du lait ou du fromage entretient toujours le système de l'exploitation. Le lait est une sécrétion destinée à faire passer un veau de 60 à 400 kilos ; il n'est pas fait pour l'humain.
Si nous voulons que l'humanité survive au-delà de 2100, nous devons regarder la cause des problèmes et non les symptômes. Cela commence par calculer son empreinte carbone et réduire sa consommation de produits animaux. C'est l'action la plus efficace que chacun peut entreprendre immédiatement pour le foyer commun.